Au Burkina Faso, le Faso Dan Fani tisse la résilience économique de 906 femmes déplacées
Comment le PCRSS-Burkina transforme la vulnérabilité de femmes déplacées en autonomie durable, à travers la production et la commercialisation du pagne traditionnel ?
Dans un Sahel fragilisé par une décennie de crises, une pratique portée par le Projet Communautaire de Relèvement et de Stabilisation du Sahel (PCRSS) au Burkina Faso démontre qu’un métier à tisser peut être un puissant levier de relèvement. En misant sur le savoir-faire endogène du Faso Dan Fani, le projet a permis à 906 femmes — majoritairement déplacées internes — de retrouver une activité, un revenu et une place au cœur de leurs communautés. Cette expérience a été partagée le 30 juin 2026 lors d’une discussion régionale de capitalisation des connaissances réunissant les équipes des pays du PCRSS, dans le cadre de la dynamique de gestion des connaissances de l’espace Liptako-Gourma.
Une crise qui frappe d’abord les femmes
Depuis une dizaine d’années, les crises sécuritaires, humanitaires et environnementales ont profondément déstabilisé les structures socio-économiques de la région du Liptako-Gourma. Au Burkina Faso, plus de deux millions de personnes ont été contraintes au déplacement forcé, abandonnant leurs biens et leurs moyens de subsistance.
Cet impact est disproportionné pour les femmes. Auparavant cantonnées dans l’économie informelle ou l’agriculture de subsistance, beaucoup se retrouvent aujourd’hui cheffes de ménages déplacés, confrontées au désœuvrement et à la perte totale de leurs moyens d’existence. C’est à cette réalité que répond la sous-composante « Appui aux moyens de subsistance de base et aux activités génératrices de revenus (AGR) » du PCRSS, projet porté par les Gouvernements du Burkina Faso, du Mali et du Niger avec l’appui technique et financier de la Banque mondiale.
Le Faso Dan Fani, un choix à la fois culturel et stratégique

Le choix de la filière du textile artisanal n’est pas anodin. Symbole de souveraineté érigé dès les années 1980 sous l’impulsion du Capitaine Thomas Sankara autour du mot d’ordre « Produisons et consommons burkinabè », le Faso Dan Fani connaît aujourd’hui une véritable renaissance institutionnelle. Le port du pagne tissé pour les tenues scolaires et les cérémonies officielles, réaffirmé par les autorités, alimente une demande nationale en forte croissance.
Pour des personnes déplacées internes (PDI) et des ménages hôtes vulnérables, cette filière offre donc un double avantage : un débouché commercial sécurisé et la valorisation d’un savoir-faire déjà maîtrisé, évitant l’introduction de technologies exogènes complexes.
Un dispositif en trois temps : identifier, former, équiper

La force de la pratique réside dans une approche ascendante (bottom-up) et intégrée, structurée autour de trois étapes indissociables.
Identifier au plus près des communautés. Le ciblage des bénéficiaires est confié aux Délégations Spéciales communales, sous la supervision des comités locaux et avec l’accompagnement des partenaires facilitateurs. Les femmes sont sélectionnées au sein des communautés PDI et des ménages hôtes vulnérables de trois régions : le Nord (Thiou, Ouahigouya, Ouindigui), le Centre-Nord (Sabcé, Kongoussi, Kaya) et le Sahel (Dori, Gorom-Gorom).
Former par des experts locaux. Depuis 2025, la formation est assurée dans le cadre d’un partenariat avec l’Agence Nationale pour la Promotion de l’Emploi (ANPE). Pendant deux semaines intensives, des formatrices certifiées transmettent les techniques modernes de tissage (motifs, couleurs), l’ourdissage et le bobinage rapides, l’initiation à la teinture des fils, ainsi qu’une gestion simplifiée de micro-entreprise (calcul des coûts, marketing, vente). La formation est sanctionnée par une attestation officielle.
Un choix organisationnel s’est révélé particulièrement judicieux : recruter les formatrices dans la localité même des bénéficiaires. Cette proximité évite aux femmes des déplacements coûteux et risqués dans un contexte sécuritaire difficile, et permet à chaque formatrice de mobiliser son propre atelier et son matériel.
Équiper pour installer. Former ne suffit pas : chaque bénéficiaire reçoit un kit AGR complet — un métier à tisser métallique robuste et ergonomique, les outils de bobinage et d’ourdissage, et les intrants initiaux (fils de coton, fixateurs, colorants). L’acquisition de ces équipements est déléguée aux collectivités territoriales pour tous les lots inférieurs à 30 millions de F CFA, ce qui renforce l’ancrage local.
Enfin, un mécanisme de suivi de proximité accompagne les femmes après leur installation. Les agents de terrain du PCRSS et les points focaux des Délégations Spéciales rendent des visites régulières en atelier pour lever les difficultés techniques et appuyer la structuration en groupements. C’est souvent lors de ce suivi que naissent des initiatives inattendues : une coopérative de 44 femmes, toutes déplacées internes, a par exemple mis en place un système d’épargne et de petits crédits internes qui finance de nouvelles activités individuelles pour ses membres.
Des résultats tangibles
En trois ans de mise en œuvre, les résultats parlent d’eux-mêmes.
- 906 femmes formées et installées, dont 65 % de personnes déplacées internes et 35 % de membres de ménages hôtes vulnérables.
- 50 artisanes-formatrices locales mobilisées, favorisant une véritable économie circulaire des compétences.
- 25 pagnes tissés par mois en moyenne par bénéficiaire après installation, pour un prix unitaire moyen d’environ 6 000 F CFA — soit un chiffre d’affaires mensuel indicatif de l’ordre de 150 000 F CFA par tisseuse.
- Un investissement moyen estimé à environ 250 000 F CFA par bénéficiaire pour le kit d’équipement, auquel s’ajoute une prise en charge d’environ 80 000 F CFA durant les deux semaines de formation — des chiffres partagés à titre indicatif pour éclairer d’éventuelles réplications.
La qualité repose aussi sur une matière première d’excellence : un coton local certifié, soutenu par des réseaux comme l’Union Nationale des Producteurs de Coton du Burkina (UNPCB).
Au-delà des chiffres : dignité, emploi et cohésion sociale
Les revenus générés permettent aux femmes de subvenir de manière autonome aux besoins de leurs familles.
Les retombées de cet appui du PCRSS-Burkina sont inestimables. Avec les revenus que génère notre activité, nous arrivons à prendre en charge certaines charges familiales telles que les soins de santé, les frais de scolarité de nos enfants.
Mme Oumou NYAMPA, déplacée de Ouindigui installée à Ouahigouya

L’effet se propage à toute l’économie locale, en créant des emplois pour les formatrices et les fournisseurs d’intrants.
Pour deux semaines de formation, j’ai reçu plus de 300 000 F CFA. Cela représente pour moi une opportunité d’emploi dont je peux vivre décemment.
Mme Judith SAWADOGO, formatrice
Enfin, en réunissant PDI et communautés hôtes au sein des mêmes groupements, la pratique tisse bien plus que des pagnes : elle brise la méfiance, crée des liens de solidarité et favorise le vivre-ensemble. Autour du métier à tisser, la cohésion sociale se reconstruit.
Une pratique durable et réplicable
Plusieurs facteurs assurent la pérennité du modèle. Le regroupement des femmes en coopératives mutualise les achats d’intrants et renforce leur pouvoir de négociation commerciale. L’usage de métiers manuels à empreinte carbone nulle et la sensibilisation à la gestion de l’eau et des résidus de teinture ancrent la démarche dans la durabilité environnementale. L’ancrage institutionnel dans les Délégations Spéciales garantit la continuité de l’encadrement.
Surtout, le modèle est aisément transposable aux autres pays du PCRSS. Il repose sur des structures publiques permanentes et sur une technologie — les métiers métalliques — facilement réparable localement, y compris dans les villages les plus reculés.
Défis et perspectives

L’expérience met aussi en lumière des chantiers à approfondir : accompagner les groupements vers la labellisation officielle « Faso Dan Fani » pour protéger la production contre la contrefaçon ; structurer les tisseuses en réseaux afin d’accéder aux grands marchés (commandes publiques, exportations) ; et faciliter l’inclusion financière via les institutions de microfinance pour obtenir des crédits de fonds de roulement.
Trois recommandations se dégagent pour l’avenir :
- Systématiser le couplage « formation technique + dotation immédiate de kits + appui à la gestion » pour toutes les interventions AGR.
- Encourager les achats institutionnels et groupés de pagnes par les structures étatiques et les partenaires humanitaires.
- Standardiser et digitaliser les modules de formation — y compris en langues locales — avec les agences d’emploi, pour une réplication rapide au Mali et au Niger.
Un modèle pour le Sahel
Au terme de trois années de mise en œuvre, le PCRSS-Burkina apporte une démonstration claire : une approche alignée sur les besoins réels et sur les ressources locales catalyse l’émergence d’un leadership féminin durable. Portée par la dynamique nationale du « consommer local », cette initiative dépasse le cadre de l’aide humanitaire pour devenir un véritable modèle de développement.











