Quand la paix se construit à la base : le PCRSS place les communautés au cœur de la prévention des conflits
Dialogues communautaires, mécanisme de gestion des plaintes, développement conduit par les communautés : trois leviers, une même conviction partagée par le Burkina Faso, le Mali et le Niger
Dans un Sahel où les conflits armés trouvent souvent leur source dans des fractures de la cohésion sociale, la prévention de la violence ne se décrète pas depuis le sommet : elle se construit village par village, par l’écoute et l’inclusion. C’est le pari qu’a fait le Projet Communautaire de Relèvement et de Stabilisation du Sahel (PCRSS) dans les trois pays de l’espace Liptako-Gourma (le Burkina Faso, le Mali et le Niger). En plaçant les communautés au cœur de la décision, le projet transforme des tensions locales, conflits fonciers, frustrations administratives, différends de chefferie, en espaces de dialogue et de collaboration. Trois cas emblématiques, conduits au Mali, illustrent comment des approches simples et participatives permettent d’apaiser des tensions et de prévenir de futurs conflits.
Des sources de tension communes à tout le Sahel
Compétition autour des ressources, rupture de confiance entre l’État et les administrés, tensions intercommunautaires : les causes des conflits locaux se ressemblent d’un pays à l’autre. Tensions communautaires, conflits de chefferie, frustrations liées à l’accès aux interventions de développement… autant de fissures qui, laissées sans réponse, peuvent dégénérer.
Face à cela, le PCRSS a fait un choix méthodologique fort : intervenir comme un cadre de dialogue, de participation inclusive et de prévention, plutôt que comme un simple guichet de financement. Trois approches structurent cette intervention à savoir (i) les dialogues communautaires, (ii) le mécanisme de Gestion des Plaintes (MGP) et (iii) l’approche de Développement Conduit par les Communautés (DCC), toutes fondées sur un même principe : placer les communautés au centre des décisions et de la résolution de leurs propres tensions.
Cas n°1 — Le dialogue communautaire pour désamorcer les frustrations

Tout est parti des communautés elles-mêmes. Lors de séances de diagnostic participatif menées dans les cercles de Mopti, Djenné et Ténenkou, les populations ont identifié des conflits susceptibles de porter atteinte à la cohésion sociale, notamment autour du foncier et de l’accès aux ressources naturelles et ont proposé la tenue de rencontres entre parties prenantes pour les résoudre. Le PCRSS a répondu en appuyant l’organisation de deux journées de dialogue communautaire.
La démarche s’est voulue résolument participative et inclusive. Animées par un modérateur spécialiste, recruté précisément pour installer un langage commun sur ce qu’est un conflit et sur les moyens de le gérer, les journées ont combiné exposés et travaux de groupe. Les communautés y ont identifié les types de conflits auxquels elles sont confrontées, proposé des solutions adaptées (médiation par les autorités traditionnelles, dialogue direct entre parties prenantes, recours aux valeurs coutumières), pris des engagements concrets et mis en place un comité de suivi pour en garantir la mise en œuvre.
La mobilisation a été large : 210 participants, dont 162 hommes, 48 femmes et 79 jeunes, répartis sur six communes (Fatoma et Kounari à Mopti ; Ouro Ali et Dérari à Djenné ; Diafarabé et Diondiori à Ténenkou). À l’issue des échanges, les participants ont souligné que ces rencontres contribuent réellement à la prévention des conflits, que les solutions endogènes identifiées sont plus efficaces que le recours systématique à la justice, et que de telles rencontres, tenues plus tôt, auraient pu éviter certains conflits passés.
Cas n°2 : Le Mécanisme de Gestion des Plaintes, une soupape de sécurité
L’adoption de l’approche DCC dans la région de Douentza a suscité un fort engouement : 112 villages retenus dans 7 communes. Mais dans la commune de Dangol-Boré, seuls 6 villages ont été sélectionnés. Frustrés, les villages non retenus ont multiplié les interpellations auprès de leur maire, réclamant des explications sur les critères de sélection. Faute de réponses jugées convaincantes, le maire a adressé un courrier de doléances à l’antenne régionale du PCRSS pour solliciter l’intégration des autres villages.
La situation présentait un fort potentiel conflictuel : rivalités entre villages, perte de confiance envers les autorités et le projet, risque de récupération par des groupes armés ou de recrutement de jeunes vulnérables, et affaiblissement de la cohésion sociale. Autant de signaux qu’il fallait traiter sans délai.

C’est là que le MGP a joué son rôle. Dès réception de la doléance, le comité régional de gestion des plaintes s’est réuni. Il a convié le maire à une séance d’échanges pour lui exposer en détail le processus et rappeler que la sélection reposait sur des critères définis dès la formulation du projet, avec l’implication des autorités et ne constituait en aucun cas une mesure discriminatoire. Le comité a rassuré les communautés sur la possibilité d’intégrer les autres villages dans le cadre d’un financement additionnel, tout en maintenant un dialogue continu et un suivi de la doléance.
Le résultat a été à la hauteur de la réactivité. Le maire a pu transmettre une information claire et apaisante, les communautés ont compris qu’il n’y avait aucune injustice et ont accepté de patienter dans un climat serein. Mieux, avec l’obtention d’un financement additionnel, tous les villages de Dangol-Boré ont finalement été intégrés à l’approche DCC. Une illustration parlante de l’utilité d’un dispositif de plaintes structuré, alors que, à l’échelle du projet, plusieurs centaines de plaintes ont déjà été reçues et traitées.
Cas n°3 : Le développement, terrain d’entente malgré une division profonde

À Kolotanga, dans la commune de Dandoli, le défi était d’un autre ordre. Depuis plusieurs années, le village est traversé par un désaccord autour de la succession à la chefferie : le chef actuel et l’ancien chef en revendiquent chacun la légitimité, et la communauté s’est scindée en deux clans. Les interventions de développement et d’aide humanitaire, principalement orientées via le chef actuel, avaient fini par exclure de fait la famille de l’ancien chef, qui refusait de participer aux activités.
Fidèles aux principes du DCC, les facilitateurs ont refusé d’ignorer ce conflit. Plutôt que de mener les activités avec une seule partie, ils ont rencontré séparément les deux clans pour poser un cadre clair : l’objectif n’était pas de trancher la question de la chefferie qui relève d’une procédure distincte, mais de trouver un terrain d’entente autour d’un intérêt commun, le développement du village. Chaque groupe devait pouvoir participer, exprimer ses besoins et contribuer aux décisions concernant Kolotanga.

Progressivement, et malgré leurs divergences, les deux parties ont accepté de se retrouver autour de cet objectif partagé. Des espaces de dialogue et de collaboration se sont recréés entre des personnes qui, auparavant, n’avaient plus de relations dans le cadre communautaire. Signe tangible de ce rapprochement : des membres de chaque clan siègent désormais parmi les responsables des organes de gestion mis en place : le Comité de Développement du Village, Fraction, Quartier (CDVFQ), le Comité Technique de Mise en Œuvre (CTMO), le Comité d’Évaluation des Offres (CEO) et le Comité de Gestion des Plaintes (CGP).
Le conflit de chefferie n’est pas résolu, et ce n’était pas l’ambition du projet. Mais là où plusieurs interventions antérieures avaient échoué à réunir les deux protagonistes, l’approche DCC a créé un cadre de participation commune. La réconciliation autour d’un projet partagé constitue en soi un résultat : quand un village se retrouve, l’objectif de cohésion est déjà atteint.
Une dynamique partagée par les trois pays
Si le Mali a présenté ces trois cas, le Burkina Faso et le Niger déploient les mêmes leviers sur le terrain.

Au Burkina Faso, les partenaires facilitateurs activent les mécanismes de gestion des plaintes et conduisent des consultations communautaires, en amont des plans locaux de développement, une prévention des conflits en quelque sorte inhérente à leur action. Le projet y a par ailleurs entrepris de documenter, zone par zone, les expériences et savoirs existants en matière de dialogue et de cohésion sociale, portés aussi bien par les communautés que par l’État et les partenaires. Depuis 2025, un partenariat avec une dizaine de radios locales permet de diffuser des émissions adaptées à chaque zone, que les auditeurs peuvent prolonger par téléphone.
Au Niger, la démarche privilégie le renforcement des structures communautaires existantes plutôt que le recours à des ONG : conseils communaux de la jeunesse structurés jusqu’au niveau village, organisations communales féminines, structuration des personnes déplacées internes. Formés à l’engagement communautaire, ces acteurs mènent le dialogue au plus près du terrain, là où les équipes projet ne peuvent pas toujours se rendre et résolvent de nombreux différends en interne. Les caravanes, foires et forums appuyés par le projet ont, eux aussi, contribué à rapprocher les acteurs et à apaiser des tensions, notamment dans la région de Tillabéri.
La paix locale, un travail d’écoute et d’inclusion
Au-delà de la diversité des cas, un dialogue foncier à Mopti, une frustration administrative à Dangol-Boré, une chefferie disputée à Kolotanga, une même leçon demeure : la paix locale se construit en prenant le temps d’écouter les uns et les autres, en n’excluant personne et en mobilisant les communautés autour d’un intérêt commun.
Enseignements et perspectives
Les trois cas démontrent que les interventions du PCRSS permettent de favoriser une participation inclusive même dans des contextes de division profonde, d’apaiser les tensions et de restaurer la confiance, de promouvoir des solutions endogènes portées par les communautés elles-mêmes, et de créer des espaces de dialogue structurés capables de prévenir de futurs conflits.











